Yannick Bru : « En leur disant que nous allions talonner, les arbitres étaient soulagés « 

Les règles en mêlée ont changé et Yannick Bru explique pour le Midi Olympique ce que cela va impacter sur le jeu du XV de France.

Les nouvelles règles permettent-elles un combat équitable pour le gain du ballon en mêlée ?

Je ne pense pas qu’il faille prendre le problème sous cet angle-là. Parce qu’à cette question, la réponse serait non… Pour contextualiser le débat, cela fait maintenant deux saisons qu’au niveau international, on nous demande, avant le match, si nous allons talonner ou pas le ballon en mêlée. Si je répondais que nous n’allions pas talonner, l’arbitre disait : « alors, je veux des introductions strictement au milieu du couloir. » C’est pourquoi, depuis un an et demi, nous nous sommes mis à talonner les ballons. Parce qu’en leur disant que nous allions talonner, les arbitres étaient soulagés et se trouvaient moins regardants sur l’introduction. Cela voulait dire clairement, en gros, « arrêtez de nous embêter avec votre bras de fer en mêlée, mettez vite les ballons au fond, et je me montrerai tolérant. »

Est-ce à dire que les arbitres souhaitaient supprimer la notion de combat collectif ?

Ce n’est pas tout à fait exact. Ce que voulaient les arbitres en incitant le ballon à être très vite mis dans les pieds du numéro huit, c’était s’éviter une première épreuve de force avec un ballon qui reste au milieu, aucune des deux équipes ne pouvant talonner, puisque celle-ci se soldait deux fois sur trois par un pack qui cède, et une pénalité.

Cela ne dénature-t-il pas à l’épreuve de force ?

Non, car les équipes fortes ont désormais deux options en mettant le ballon dans les pieds du numéro 8. Soit servir le demi d’ouverture dans de bonnes conditions, ce qui va ravir bien des entraîneurs de trois-quarts. Soit garder le ballon dans les pieds, et déclencher une double poussée si on se sent dominateur. Donc, on ne peut pas dire que cette nouvelle règle édulcore complètement l’épreuve de force.

Sauf que la défense ne peut pas lutter équitablement pour le gain du ballon…

Aujourd’hui, c’est très clair. Si tu n’as pas l’introduction et qu’une épreuve de force s’engage, neuf fois sur dix, tu seras pénalisé. Maintenant, quand tu es en défense, il faut vraiment calculer intelligemment le risque auquel tu t’exposes si tu t’avises de pourrir le ballon adverse, d’autant plus lorsque la mêlée se situe près des lignes.

Pourquoi le législateur a-t-il rendu aux demis de mêlée le droit de décider du moment de l’introduction ?

Honnêtement, je n’ai pas compris pourquoi la phase de stabilisation a été supprimée. Je trouve que ce n’est pas une bonne mesure, parce que cette phase de stabilité qu’imposaient les arbitres, et le fait que ce soient eux qui étaient à la commande de l’introduction, incitait les deux packs à se montrer très rigoureux à l’impact. Quelque chose que l’on ne va pas manquer de perdre… Parce qu’aujourd’hui, on va chercher à dominer à l’impact pour introduire rapidement ou justement perturber l’introduction, et on va revenir à une guéguerre qui va pour moi à l’opposé de l’effet souhaité. Cela n’engage que moi, mais il s’agit à mon sens d’un retour en arrière, à l’époque où la mêlée, où l’impact était prédominant. Du coup, je suis mitigé… Je suis très content de l’obligation faite de talonner, que je trouve être une évolution très positive. En effet, cela va permettre de ne pas édulcorer l’épreuve de force. Ceux qui voudront enclencher des doubles poussées le pourront, ceux qui voudront lancer rapidement le jeu le pourront aussi. De ce point de vue, c’est une très bonne mesure, que nous avions anticipée avec l’équipe de France. Maintenant, la possibilité faite au neuf d’introduire quand il veut, sans signal de l’arbitre, je trouve que c’est contre-productif. Cela ne va pas dans le sens d’une stabilité et d’une rigueur au moment de l’impact.

Pourquoi la règle prend-elle le soin de préciser que tous les joueurs ont le droit de talonner ? Faut-il s’attendre à voir des piliers gauches talonner ?

Non… En gros, la règle est là pour dire « vous êtes obligés de talonner le ballon ». Mais évidemment que 95 fois sur 100, c’est bien le talonneur qui va s’en charger. Écrire que tous les joueurs ont le droit de talonner, c’est simplement une manière de dire que le talonnage est obligatoire pour le gain du ballon, sans forcément le restreindre au numéro 2. Cela veut surtout dire : « ce qu’on ne veut pas, c’est que le ballon reste au milieu et que vous engagiez un bras de fer. Débrouillez-vous comme vous voulez, mais talonnez le ballon. »

En clair, on se dirige aujourd’hui vers une généralisation du modèle néo-zélandais…

C’est un peu ça… Les Néo-Zélandais ont une mécanique très huilée. C’est toujours le talonneur qui talonne du quatrième pied, entre les jambes du pilier gauche. Le gaucher ne peut pas décaler son bassin, puisqu’il doit strictement l’axer sur celui de son talonneur. Donc mécaniquement, pour aller très vite et talonner le ballon entre les jambes du gaucher, ce dernier n’a pas d’autre solution que d’écarter les jambes. Sinon, on vient taper sur son pied droit… Donc, physiquement, cela t’impose que le ballon sorte sur l’épaule gauche du numéro huit, qui est obligé de se décaler un peu pour jouer le ballon. Cela signifie également que ton troisième ligne aile doit participer à la canalisation du ballon, et que ton numéro huit doit à un moment donné décaler ses épaules. Avant, généralement, de passer par une passe supplémentaire avec le neuf.

On voit en effet de plus en plus de numéros huit changer de position en cours de mêlée, en se positionnant d’abord antre les deuxième ligne avant de se décaler d’un cran sur la gauche. Mais cela n’est-il pas interdit par le règlement ?

C’est vrai que là-dessus, il y a une petite zone d’ombre car certains numéros 8 sont borderline. Je crois qu’il y a un parti pris du législateur aujourd’hui pour avoir des ballons rapides en mêlée, et que pour arriver à ses fins, celui-ci est prêt à fermer les yeux sur certains aspects de la règle… C’est vrai qu’en théorie, le numéro huit doit choisir sa position au départ et ne pas en changer. La règle dit en effet que dès que celui-ci décolle ses épaules, la mêlée est terminée… Après, on voit que les meilleurs numéros huit sont capables de se décaler et de se ramener le ballon sans totalement décoller leurs épaules, ce qui est très dur à réaliser. Mais surtout que certains sont capables d’être assez rapides pour récupérer le ballon et le transmettre à leur demi de mêlée sans que la défense adverse n’ait le temps d’intervenir. À partir de là, on peut laisser jouer…

 

PHOTO : ICON SPORT

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