Le rugby est-il encore soluble dans ses valeurs ?

l’autoproclamée « Ovalie » est très attachée à des valeurs qu’elle prétend spécifiques et qui fonctionnent comme des référents partagés censés guider les comportements et les jugements qui s’y attachent dans le stade, mais aussi dans la vie quotidienne et dans la Cité, car le rugby se veut une « école de la vie ».

Par ailleurs, elle est traversée par de nombreux récits circulants, transmis de façon patrimoniale, qui contribuent largement à la reproduction d’une « idéologie des valeurs » : grands récits épiques produits ou répercutés par des chantres lyriques et/ou truculents (journalistes, écrivains…), petites histoires et anecdotes de comptoir que l’on se raconte durant les troisièmes mi-temps un peu trop arrosées.

Mais quelles sont donc ces valeurs et d’où viennent-elles ? Qu’est-ce que l’évolution récente du rugby (professionnalisation, médiatisation…) leur fait ?

Des valeurs du sport…

Au risque de choquer le « monde sportif » et au-delà ceux qui prennent au sérieux le message humaniste et consensuel du Baron Pierre de Coubertin, on soutiendra qu’il n’existe pas de valeurs spécifiques au sport en général et au rugby en particulier.

Smiley_Olympics

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Celles qui sont présentées comme des valeurs propres au sport sont en rapport avec la structuration des groupes sociaux et des sociétés, les processus de socialisation et la construction sociale des individus : solidarité, respect de l’adversaire, contrôle et dépassement de soi ; ou alors il s’agit de références communes à plusieurs jeux qui ne sont d’ailleurs pas tous des sports : respect des règles, esprit du jeu… En fait, il existe des valeurs reconnues par diverses activités socialement situées dans l’espace et le temps, le sport étant l’une d’entre elles. Elles relèvent de divers référentiels (humanisme, libéralisme, socialisme…) et de plusieurs domaines en évolution tels que la politique, l’économie, l’éducation, etc. Chaque sport puise ses références dans ces multiples viviers de valeurs en réalisant ses propres agencements en fonction de ses particularités techniques et de ses règles, de son histoire, mais aussi de ses conditions sociales, spatiales et symboliques d’existence et de fonctionnement. En retour, il réinjecte dans d’autres activités sociales – avec des fortunes diverses – les valeurs qu’il a retravaillées pour les « coloriser ».

… aux valeurs traditionnelles du rugby

Le rugby a construit ses agencements et ses colorisations de valeurs essentiellement à partir de deux caractéristiques qui lui sont largement spécifiques : il n’est pas universel comme le football – ce dont il se vante régulièrement – et il est un sport collectif de combat et de conquête territoriale encadré par des règles strictes qui à la fois permettent et « sécurisent » l’affrontement des corps .

Crédit : Tom Browne (1870-1910)
Crédit : Tom Browne (1870-1910)

La non-universalité est d’abord liée aux origines anglaises et au contrôle que les Britanniques ont longtemps fait peser sur les règles, l’esprit du jeu et l’organisation des compétitions. Ces valeurs renvoient largement aux règles morales et éducatives ainsi qu’aux styles de vie des futures élites anglaises éduquées dans les célèbres collèges (Eton, Saint Paul’s School, Rugby…) : fair-play, respect, attitudes chevaleresques, courage face à la rudesse des affrontements guerriers, intelligence tactique, esprit ludique. Mais le rugby ressemble aussi aux rares territoires sur lesquels il s’est implanté ainsi qu’aux manières dont leurs populations vivent ces territoires. Il tirerait d’ailleurs en partie ses origines de jeux ancestraux territorialisés pouvant impliquer un nombre important de participants (soule, barrette, hurling, ba’game…). En France, dans le Grand Sud-Ouest, le rugby a longtemps pris l’accent et le rythme de la ruralité et des villes petites et moyennes, souvent à vocation mono-industrielle ou administrative. Il s’est imprégné de leurs traditions construites autour de solidarités, de la convivialité, de la fête – temps fédérateur s’il en est – et de la proximité, celle-là même qui permet de défier des voisins aussi indispensables que haïs, de pérenniser les querelles de clocher ou de clamer de façon ostentatoire sa fierté d’être d’ici plutôt que d’à côté.

 

Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux
Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les règles du jeu ont un caractère structurant sur la construction des valeurs. Si le rugby n’est pas la guerre, il en imite certaines formes, de sorte que les matchs pourraient rapidement dégénérer si des règles strictes, appliquées par un arbitre (relativement) respecté ne venaient canaliser la violence : par exemple, le placage sans ballon et le placage en l’air sont interdits, la brutalité volontaire est sanctionnée. Mais c’est surtout le combat qu’elles codifient, précisément parce qu’elles l’imposent. Ce sont en effet les règles qui autorisent les chocs et surtout le plaquage du porteur de ballon, impensable dans la plupart des sports, permettent les regroupements de joueurs (mauls et mêlées spontanées), sanctionnent des fautes par des situations d’affrontement collectif (mêlée ou touche) et rendent quasi-permanente la promiscuité corporelle. Mais c’est surtout une règle qui crée l’affrontement physique : la prohibition de la passe en avant et du hors-jeu. De ce fait, ce sont les corps davantage que le ballon qui doivent passer.

Crédit Zegreg63 CC Wikimedia Commons
Crédit Zegreg63

C’est bien son propre corps que chaque joueur engage et cet engagement physique appelle celui de ses partenaires. On comprend mieux alors pourquoi le rugby valorise des valeurs comme l’abnégation, l’effort, le sacrifice, l’altruisme, l’humilité, le courage, l’entraide, l’esprit d’équipe. Le primat accordé à l’affrontement collectif est un fait de culture qui donne du sens aux rapports sociaux sur le terrain et hors du stade, même si la transposition des premiers vers les seconds est loin d’aller de soi, quand elle ne relève pas du vœu pieux.

On notera enfin que la communauté rugbystique s’est construite en marge de l’utilité et du travail et autour de ce que ses membres ont de semblable, par delà leurs différences physiques, culturelles et sociales : la pratique en amateurs d’un sport collectif de combat, l’esprit de famille, la solidarité. On pense ici aux innombrables lignages et fratries de joueurs (les Spanghero, Cambérabéro, Herrero, Elissalde…), aux rapports paternalistes entre dirigeants et joueurs, aux efficaces réseaux d’entraide et d’échanges de services entre anciens, et surtout à l’état d’esprit qui anime ce microcosme : fraternité construite dans la dureté du combat, énonciation répétée de la clôture entre ceux qui « sont rugby » et ceux qui ne le sont pas, idéalisation du groupe et de ses pratiques (y compris les plus contestables), rites collectifs dans les vestiaires et pendant la troisième mi-temps…

Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux
Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La professionnalisation, la médiatisation, l’ouverture vers d’autres publics et d’autres territoires, tout autant que les transformations de la société ont peu à peu modifié ces agencements de valeurs que l’on croyait solidement établis, suscitant des conflits de valeurs (solidarité/individualisme, amateurs/professionnels, plaisir du jeu/performance…). Elles ont aussi contribué à construire de nouveaux usages des valeurs.

Des valeurs instrumentalisées

S’intéresser à l’instrumentalisation revient à mettre l’accent moins sur les valeurs que sur des discours et des pratiques d’acteurs individuels et collectifs situés tantôt au sein de l’Ovalie, tantôt à sa périphérie, tantôt dans des régions plus éloignées.

Dans le rugby contemporain, on a vite compris que les valeurs sont exportables et « bankables ». Désormais, elles ne servent plus seulement à valoriser cette discipline parce qu’elle serait valorisable en soi et pour ses vertus éducatives longtemps mises en avant, mais surtout à la « vendre » aux nouveaux publics, aux sponsors, aux annonceurs, aux médias, et en particulier à la télévision. Par ailleurs, ceux qui « achètent » les réutilisent comme ressources symboliques pour promouvoir la consommation des produits qu’ils fabriquent, spectacles télévisés compris, ou les réinjectent dans le management des relations de travail. Ainsi, par exemple, un article de L’Express du 7 septembre 2011, à la veille d’une Coupe du Monde, décline les « Sept valeurs du rugby à appliquer en entreprise », d’où l’on peut extraire la souffrance et la solidarité, la passe au co-équipier, les trophées partagés, le maillot au mérite. Ou encore, dans un autre registre, la Société Générale qui « accompagne » le rugby depuis 25 ans parce que « ses valeurs sont essentielles » accommode ces dernières à toutes les sauces de sa communication externe et interne, témoin un de ces derniers slogans, « Développons ensemble l’esprit d’équipe ». Dans le même temps, certains (anciens) joueurs et entraîneurs vont, moyennant gratifications financières, porter la parole éthico-rugbystique au sein du monde économique.


Le Rugby se joue à 66 millions par FFR

En retour, d’autres valeurs socialement dominantes pénètrent le rugby et les discours auxquels il donne lieu. De façon significative, le vocabulaire de l’entreprise et du libéralisme économique a envahi le langage des joueurs, entraîneurs, dirigeants et journalistes. Maintenant, les joueurs sont des salariés qui « travaillent » dans un contexte de « compétition et concurrence », « occupent un poste », doivent manifester une « volonté d’entreprendre », « produisent du jeu », « gèrent le match ou le score », pratiquent « l’alternance »… et « prennent leur retraite » après avoir « préparé leur reconversion ».

Alors que la société et le sport changent, le rugby ne peut rester immuable. Doit-il pour autant être ouvert à toutes les transformations suggérées tant par « l’esprit du temps » que par ses puissants et exigeants partenaires ? En tout état de cause, il ne semble pas qu’il puisse faire l’économie d’interrogations existentielles du type : à quelles conditions ses valeurs peuvent-elles rester en relative adéquation avec les finalités éducatives (scolaires, citoyennes…) toujours proclamées ? Doit-il aspirer à l’universalité et s’ouvrir à tous les vents ou demeurer un sport et une culture relativement fermés, inégalement implantés et d’une portée sociale sans doute plus limitée, mais certainement plus dense ?

Source : mondes sociaux

Donnez votre avis sur cette information plus bas en commentaire ! Echangez avec la communauté !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *